Le projet Inception – 12

Ce billet est la partie 8 sur 12 de la série projet "inception"

12. Il est cinq heures, Paris s’éveille…

Je posai les pieds à Paris, le 7 janvier à 18h, soulagé que la ville soit déjà plongée dans les ténèbres nocturnes. La fatigue commençait à m’envahir. J’avais l’impression d’avoir cavalé pendant des semaines, alors que mon aventure n’avait même pas commencé depuis vingt-quatre heures.

L’espoir reprenait peu à peu le dessus, avec cette grande ville qui s’offrait à moi. J’étais persuadé que la métropole était le coin idéal pour rester caché quelques jours et réfléchir à la suite des événements, bien que je ne savais pas comment j’allais faire pour y survivre. Heureusement, j’avais toujours mon don. Il me permettrait de m’en sortir, si j’étais assez discret. Je regardai mon portefeuille avec effroi, il me restait à peine trente euros. Certainement pas assez pour passer la nuit dans un hôtel miteux. Je n’irai pas bien loin sans une thune.

Avant de m’avancer plus en avant dans Paris, dans cette banlieue, j’inceptionnais plusieurs personnes en discutant calmement avec eux. Dissonance cognitive. Je récupérai une centaine d’euros, ce qui me laissait une petite marge pour passer une nuit quelque part et pouvoir me nourrir. Une fois que j’estimais ma somme suffisante, je m’engouffrais dans le métro parisien.

J’aime beaucoup Paris, cette ville si romantique, remplie d’histoire et de bâtiments magnifiques. Marie et moi l’avions parcouru en long et large, venant généralement un week-end par an en amoureux. C’était en quelque sorte notre pèlerinage annuel, notre escapade en amoureux devint en quelque sorte notre petit rituel.

J’avais le cœur gros en m’asseyant dans cette rame qui m’amenait dans le centre-ville. Je n’étais plus venu seul depuis bien des années. Cette fois, il n’y avait pas de Marie pour me tenir tendrement la main dans le métro, comme elle adorait le faire. En y repensant, je dus refréner les larmes qui me montaient au visage. Je me laissai porter par le métro jusqu’à la place de la République. Je me souvenais d’un petit hôtel très discret dans une rue aux alentours. Il ne payait pas de mine, les chambres étaient minuscules, mais au moins il était assez peu fréquenté et le personnel ne posait pas de question.

Quarante euros la nuit, sans petit déjeuner. C’était abordable. Comme je m’y attendais, alors que je payais cash pour trois nuits, le réceptionniste (si ce n’est pas le patron de l’établissement), ne me posa aucune question et ne me demanda même pas mes papiers d’identité.

La chambre était un vrai trou à rat. J’avais à peine la place pour me déplacer autour du lit. La salle de bain, si on pouvait lui donner ce nom, avait été directement construite dans la chambre, à côté du lit. Une simple petite cloison en je ne sais quelle matière avait été construite pour faire office de séparation. Ma chambre d’étudiant, à l’époque, disposait de bien plus de place. Mais bon, le confort était mon dernier souci. La faim, la douleur et l’épuisement m’offraient un cocktail détonnant. Je me demande encore maintenant comment je pouvais réfléchir et agir.

Après avoir déposé mon sac, cherché un repas un peu plus conséquent que les quelques crasses grappillées plus tôt (vive les Quick et Macdo à chaque coin de rue, heureusement que les Français apprécient la bonne chair), je m’affalai sur le lit. Je n’arrivais plus à bouger. La tension se relâchait, et mon corps fut pris d’une fatigue soudaine. Mes côtes me faisaient un mal de chien. Avec l’adrénaline de cette course poursuite, j’en avais presque oublié la douleur.

Emporté par la fatigue, il ne me fallut pas longtemps pour sombrer dans les bras de Morphée qui prit un malin plaisir à me tourmenter. Je fus envahi par des rêves, revivant encore et toujours les événements de la veille dans mes cauchemars. Je voyais constamment ce vieux fou, mon vieil Emmet Brown à moitié à poils, afficher un sourire sadique en me regardant subir les coups et les courses poursuites, tel un homme d’orchestre machiavélique qui regardait son plan se dérouler à la perfection. Je revis Marie et Marc allongés, leurs corps meurtris et leurs visages défigurés par les coups et la torture. Je me voyais à genoux à côté d’eux, pleurant sur leurs corps sans vie, avec ce savant fou qui ricanait au loin.

Je me réveillai plusieurs fois en sueur, haletant et les yeux pleins de larmes. À la longue, je luttais pour ne plus refermer les yeux. Je ne voulais plus revoir ces images, revoir ces corps. Revivre cette horreur, encore et encore, m’était insupportable. À six heures du matin, je ne tins plus et allai me promener en ville. Paris, le matin avant la cohue est une ville presque morte. Je rencontrai très peu de personnes dans mes déambulations. Quelques SDF, quelques fêtards qui rentraient chez eux, mais à part cela, je ne croisais pas grand monde. J’en profitai pour inceptionner les fêtards encore sous les effets de l’alcool, ce qui rendait les suggestions mentales encore plus faciles.

Les quelques jours qui suivirent se ressemblèrent tous : j’inceptionnais les passants durant la journée pour récupérer de quoi survivre. Mes blessures commencèrent à me faire moins mal, le visage reprit ses couleurs tandis que les tuméfactions dégonflaient. Je redevenais présentable, mais aussi de fait, plus reconnaissable.

Je passais une partie de mon temps à regarder les nouvelles. On parlait de moi, de Lammour qui me traitait dans la presse de désaxé gauchiste et de l’abandon de plusieurs fausses pistes. Officiellement, la police avait perdu ma trace, mais me considérait toujours comme l’homme en cavale le plus dangereux de Belgique. Des avis avaient été lancés par Europol et Interpol dans le cas où j’avais quitté le territoire. La Belgique avait redoublé ses effectifs aux frontières (petite traduction pour les non-belges : passé de dix personnes à vingt).

Je n’osais cependant pas aller sur le net. Trop peur d’être retracé en me connectant à divers services. Pourtant, je mourrais d’envie de savoir ce que pensait mon entourage, par exemple sur Facebook. Je me demandais si certains amis me défendaient. Les rêves, quant à eux, se répétaient la nuit, invariables, toujours aussi cauchemardesques. Je vivais au jour le jour, sans but, sans réfléchir, ne me focalisant que sur l’instinct de survie. Jusqu’à ce fameux jour, où l’Europe bascula encore un peu plus dans la dictature.

Ce texte vit grâce à vous. N’hésitez pas à me soutenir, via un Prix Libre, selon votre choix et de le partager autour de vous. Cette histoire, encore en cours de rédaction, est placée sous licence CC BY-NC-SA.

Image de Leo Leibovici sous licence CC BY-NC-ND

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