Le projet Inception – 14

Ce billet est la partie 10 sur 12 de la série projet "inception"

 

14 Car j’étais sur la route toute la sainte journée

Dans les premières heures qui suivirent, inceptionner les passants fut une épreuve bien pire que de participer à l’Iron Man. Bouleversé par les événements de la matinée, n’importe quel quidam refusait de s’arrêter. Impossible de soutenir une conversation, de marcher à côté de la « victime » suffisamment longtemps pour avoir le temps de m’insinuer dans son esprit. Au bout de deux heures, je n’avais réussi à chopper que cinquante euros. La ville grouillait de flics partout, je n’osais pas pousser plus loin.

Je m’installai dans un fast-food, prenant un petit truc à grignoter bien que je n’aie pas faim. La vision du malabar avait définitivement comprimé mon pauvre petit estomac. J’attendais là, une bonne heure. Soudain, je me mis à trembler. Gros stress. Vous savez, comme la grosse chape de plomb, ou ce froid intense, qui s’insinue partout dans l’établissement. J’en étais venu à la conclusion qu’un des nazguls venait de rentrer dans la pièce, et en quelque sorte, j’avais vu juste : quelques tables plus loin, en face de moi, un type en noir venait de s’installer. Il semblait ne pas m’avoir remarqué, trop occupé à dévorer un de ces burgers bien gras et bien chimique.

Je pris mes affaires, en lui tournant le dos le plus possible, et m’éloignai vers la sortie. Je lui jetai un rapide coup d’œil en passant la porte, pour me rendre compte que la Team Rocket avait dû jouer un mauvais tour à mon esprit. Ce n’était qu’un mec comme un autre, en costard, qui venait simplement prendre son heure de table. Beaucoup de sueurs pour rien, en somme. Mais toujours tremblotant des guibolles, je partis sans demander mon reste et tentai de reprendre, tant bien que mal, mes esprits.

L’après-midi se déroula comme la matinée. Impossible d’inceptionner quiconque. Transi de froid, je me rabattis sur des cibles plus faciles : les garçons de café dans des établissements peu fréquentés, en reproduisant la technique de la boulangerie : donner cinq centimes et lui faire croire que je lui avais filé un bon gros bifton. Je fis pareil dans quelques échoppes. Mais dès que je m’arrêtais quelque part, je tombais sur un homme en noir qui semblait m’observer de loin. Je ne pouvais pas rester en place, me déplaçai dans toute la ville. Ce fut chaque fois pareil. Ils étaient là, à m’observer, de loin. Mes déplacements dans le métro se firent de plus en plus longs, chaque fois allant au petit bonheur la chance, rebroussant chemin, changeant de lignes comme au matin. Rien n’y fut : ils étaient toujours là, comme s’ils pouvaient me détecter à volonté.

C’en était trop. Ils étaient partout. Comme s’ils devinaient mes déplacements. Je décidai de me poser dans un parc et trouver une solution à ces fachos ramollis du cerveau. Ils devaient certainement avoir planqué un mouchard quelque part. Je retournai entièrement mon sac, inspectant chaque recoin, chaque couture. Rien. Je sortis mon portefeuille, fis pareil. Rien. J’enlevai toutes les fringues que je portais, les secouai. Rien. Dans les pompes, rien. J’étais totalement clean. Comment était-ce possible ? Étais-je en train de devenir fou ? À en croire le couple qui passait près de moi, oui, je devais être un évadé d’asile. Dès qu’ils me virent, à poil en train de secouer mes fringues, planqué derrière un arbre qui ne masquait pas grand-chose, ils appelèrent les flics, prétextant qu’un forcené se baladait à poil dans le parc. Je ne me suis jamais rhabillé aussi vite de ma vie et pris la poudre d’escampette.

Je courus, de plus en plus désespéré, ne sachant plus où aller. Je ne sentais plus mes jambes et mes pieds, chaque mètre parcouru devenant de plus en plus pénible. Je m’arrêtai sous un pont surplombant la Seine, à l’abri des regards. Je repris mon souffle en comptant l’argent qu’il me restait. Puis je repris ma route, et trouvai un hôtel encore plus miteux.

Je fus soulagé, en entrant dans cet hôtel où la peinture s’écaillait dans le hall, de voir qu’il n’y avait pas la moindre caméra de surveillance à l’entrée ni à la réception. Je remplis un nom bidon sur la fiche d’entrée, inceptionnant le type à la réception pour qu’il ne vérifie pas ma carte d’identité. Le tour était joué, en quelques minutes j’avais ma chambre.

Je n’y restais qu’une journée et décampai de l’hôtel dès 7h du matin. Ne pas bouger signifiait assurément la visite de ces foutus skins endéans les 48h. Je ne voulais pas prendre ce risque. Il fallait que je quitte la ville le plus vite possible.

Ce 12 janvier fut une journée d’emplettes, si on peut dire. Je récoltai, via divers magasins, de quoi préparer mon voyage : un téléphone, plusieurs cartes sims prépayées, et je remplaçai entièrement ma garde-robe, nouveau sac à l’appui. Bien que je n’avais rien trouvé dans mes vieilles affaires, je préférai m’en débarrasser et jetai le tout dans la Seine.

Je pris à nouveau un hôtel le soir, du même type que la veille, et à nouveau, je pus aisément tromper la réception qui ne posa aucune question. Je pris le temps, ce soir-là, d’aller zieuter le net via ce nouveau téléphone. Dans les infos, Lammour surfait sur la vague d’indignation suite à l’attaque de Satyre hebdo. Il se mit à stigmatiser ce qu’il appelait ces bobos gauchistes, laxistes, qui selon lui étaient responsables de tous les maux de la terre. Qu’il fallait une France et une Europe forte, nettoyée de ces parasites.

Son discours atteignait le summum de l’abject, mais il semblait conquérir le cœur de ses interlocuteurs si l’on regardait les commentaires des internautes (note pour plus tard : vu la facilité des humains à répandre leurs diatribes haineuses, ne plus jamais les lire). Il alla jusqu’à me tenir pour responsable des attentats contre Satyre, que j’avais galvanisé ces terroristes par mon acte. Je passai vite à autre chose, mais toute l’affaire qui me concernait, aucun journal n’en pipait mot. Toute la presse était focalisée sur les attentats de la veille et sur les mesures de sécurité prises en France. Les frontières étaient fermées, la France prétextant un état d’urgence pour violer les traités de Schengen. Passer la frontière s’annonçait particulièrement périlleux. Néanmoins, en surfant de liens en liens, je tombai sur un vieil article : les relations de Lammour avec un groupe allemand nommé le quatrième pouvoir, dont les membres étaient proches des mouvements d’extrême droite. Il retint toute mon attention et me plongeai dans cette enquête. Je n’étais qu’au début de mes surprises.

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Image de Leo Leibovici souslicence CC BY-NC-ND

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