Le projet Inception 15 & 16

Ce billet est la partie 11 sur 12 de la série projet "inception"

J’ai totalement oublié de poster la semaine dernière l’épisode du vendredi. Alors, pour me rattraper, voici donc deux épisodes d’un coup! Encore toutes mes excuses pour le désagrément!

15 Tu as perdu ta langue, Blanche-Neige ?

Frédéric Lammour, pour un journaliste politique, entretenait donc des relations bien étranges. Il fricotait de près ou de loin avec toute l’extrême droite européenne, sous couvert de diverses organisations. Jamais ouvertement : il ne participait à aucun meeting politique. Plusieurs fois, la justice s’était intéressée à ses relations, et à chaque fois les enquêtes furent classées sans suite, faute d’éléments concrets. La seule enquête un peu plus poussée fut stoppée par la perte des pièces à conviction dans des conditions plus qu’obscures. L’article poussait également le vice à insinuer que la presse ne parlait que très peu des déboires judiciaires de Lammour. Je pus lire que les réseaux avec lesquels il fricotait étaient tentaculaires et touchaient la plupart des grands groupes de presse. Cependant, ces réseaux feraient l’objet de plusieurs articles tant il y avait à en dire.

L’enquête que j’étais en train de lire n’en était donc qu’au début. Cependant, impossible de trouver la suite. Visiblement, le journaliste, un certain EF, avait stoppé la publication dès le premier numéro. J’eus beau chercher, aucune trace d’un quelconque communiqué sur l’abandon de son enquête. Au contraire, en continuant mes fouilles à la Sherlock, je remarquai qu’il avait été muté comme correspondant en Italie juste après la publication de ce billet.

L’Italie. L’étape suivante. Il fallait absolument que je rencontre cet E.F. Même s’il avait abandonné l’enquête, il pourrait m’aiguiller, m’indiquer une piste.

Je fus réveillé en pleine nuit. Des chuchotements se faisaient entendre de l’autre côté de la porte, suivi d’un bruit. On chipotait à la serrure. J’avais retenu la leçon : mon sac m’attendait, fin prêt, à côté de l’oreiller. Ma planque était déjà tombée. Comment était-ce possible ? Personne ne m’avait suivi, je ne m’étais connecté à rien avec mes vieux pseudos, alors quoi ?

Je n’eus pas le temps de gamberger plus longtemps. Les bruits derrière la porte se firent plus insistants. Je sautai illico du lit, en embarquant mon sac au passage. La chambre était au premier, je me laissai pendre par le rebord de la fenêtre puis je me lâchai. J’atterris sur le trottoir et me mis à marcher dans la rue, comme si de rien n’était.

Le temps du saut, ils avaient réussi à pénétrer dans la chambre. Un des malabars passa la tête, scanna la rue et hurla, en me pointant du doigt.

„Da ist es ! fangen Sie es !“

Deux autres malabars, postés un peu plus loin, se mirent à me courser. Je courrai du plus vite que je pouvais, à nouveau en prenant moult détours dans les rues parisiennes.

Je fonçai vers le métro. Mais une fois la première volée d’escalier de la station, je vis avec horreur deux grandes barrières m’obstruer l’entrée. Fuck. Ils commençaient à gagner du terrain. Je remontai quatre à quatre, m’engageant sur un grand boulevard. Sur l’allée centrale, en piétonnier, des groupes de jeunes étaient parqués à chaque banc, enveloppés par une fumée dont l’odeur me faisait me rappeler mes escapades à Amsterdam. Les premiers groupes furent facilement évitables, les suivants, de plus en plus massifs et massés, nécessitaient une esquive digne d’un film de Bruce Lee (ou jet li, ou Jackie machin, bref, vous m’avez compris). L’inévitable arriva, je trébuchai sur un gars et m’étalai de tout mon long sur deux de ses potes.

Des gros bras. L’exemple parfait du gang de rue, armé jusqu’aux dents de battes de baseball, de coups de poings américains et autres armes fabriquées avec tout et rien. Quand il s’agit de faire mal aux autres, l’être humain peut particulièrement se révéler imaginatif. Le mec sur qui je m’étais ramassé me releva d’une main, en m’attrapant par le col. Mes pieds ne touchaient même plus le sol. J’étais maintenu en l’air par une armoire à glace, le genre sorteur de boîte de nuit que tu trembles dans ton froc lorsque tu passes à côté, espérant ne jamais le contrarier.

 » Qu’est-ce que tu fous là, Blanche Neige ? »

Rapide coup d’œil. De fait, dans cette rue, j’étais le seul blanc dans cette rue. Que de blacks et que des beurs, comme ils disent. Pour moi, ce ne sont que des humains. Mais le préjugé racial est aussi monté à l’extrême chez ces jeunes. Ce serait peut-être ma chance. Je tournai le regard vers mes poursuivants. Ils s’étaient arrêtés et regardaient la rue de loin, hésitant à s’y enfoncer.

« Alors, tu as perdu ta langue, Blanche Neige ? »

Je pointais mes poursuivants du doigt.

« T’as des emmerdes avec ces bouses-là ? Et les mecs, regardez ce qui se pointe par là-bas !

Tous les groupes aux alentours tournèrent le regard. Des noms d’oiseaux forcément pas très ragoutants commencèrent à fuser. Quelques secondes plus tard, des bouteilles volèrent en leur direction. Les deux malabars reculèrent juste d’un pas. Un mec mis le feu aux poudres en hurlant : » putain, il faut les crever les skins ! »

La course commença, la majorité des autochtones se lancèrent sur mes deux tortionnaires.

Les deux grosses brutes furent rattrapées en instant et débordées de tous les côtés. Une rage humaine s’empara de la foule qui se mit à les démolir. Les coups pleurèrent, les types se bousculaient pour « avoir leur morceau de skin » qui se prenaient coups de pieds et coups de battes à n’en plus finir.

Quant à moi, le type ne m’avait toujours pas relâché. Poussée. Son esprit était accessible. Je le tenais.

« Je leur ai dit que j’étais un ami de Mélanchouille et qu’il pissait à la gueule des nazillons dans leur genre. Et qu’une greffe de cerveau leur ferait le plus grand bien. Cela ne leur a pas plu, ils ont voulu me faire la peau, faire de moi un exemple. Et montrer aux autres bobo-gaucho-communistes ce qui leur arriverait prochainement. J’ai réussi à échapper à leur embuscade. Mais cela fait bien longtemps qu’ils me courent après.

Mon kidnappeur se mit à rire

« Tu me plais, toi. J’ai pas pigé un mot de ce que t’as bavé, mais je trouve que c’est bien tourné. Et comme on a des ennemis en commun, je vais pas t’amocher. »

Il me posa sur le sol. Ses potes, eux, étaient toujours occupés à tabasser les deux skins.

« Je te conseille de dégager au plus vite. Mes potes sont chauds là, ils aiment pas beaucoup les types dans ton genre. Passes par la cette rue-là, tu éviteras tous les autres groupes.

Il me fit une tape amicale sur le dos qui me fit l’effet d’une grosse claque lacérante. Encore un peu et je m’étalais face contre terre une nouvelle fois. Ce type avait vraiment de la force. Je lui dis un merci et détalai sans demander mon reste.

Le reste de la nuit, je zonai dans des petites ruelles. J’attendais que le métro rouvre. M’y engouffrer, rester planqué pendant un petit temps. Cela ne pouvait plus durer, je devais quitter Paris le plus vite possible.

16 La Manif pour tous !

Ce matin, Paris était devenu une réelle cité sous diktat militaire. Il y avait des flics partout dans la ville, bien plus que les derniers jours. Le président avait profité de l’attaque de Satyre Hebdo pour tenter de redorer son blason, si tant est qu’il lui en restât un aux yeux de l’opinion française : il organisa une Super Marche citoyenne, la Manif pour tous face l’ignominie du terrorisme. Il avait bien sûr invité tous ses copains, les dictateurs en tout genre qui sévissaient sur la planète. Ceux qui bien sûr vantent la démocratie, mais qui foutent en prison les opposants, torturent et poursuivent les lanceurs d’alerte. Bref, je pourrais continuer à déblatérer longtemps sur ses connards tellement leur hypocrisie et leurs mensonges sont énormes et grossissent au fil des jours.

Des tas de gens vinrent des quatre coins de la France pour défiler derrière Monsieur Gouda sur les Champs Élysées. Les gares étaient bondées, avec l’afflux massif des manifestants, les flics et l’armée débordés, et hautement paranoïaques. Et il fallait bien s’y attendre : le délit de sale gueule tourna à merveille : n’importe qui bien blanc aurait pu transporter armes, drogues ou quoi que ce soit d’autre totalement répréhensible sans se faire inquiéter. Les personnes d’origine maghrébine n’eurent pas cette chance. Dès que ta couleur était un tant soit peu plus basanée que le marbre qui nous fait office de peau, tu étais fouillé aux corps systématiquement. Le tout sous les regards haineux et inquisiteurs de la foule.

Bref, pour moi toute cette agitation signifiait que le moment idéal pour quitter Paris ni vu ni connu était arrivé. Je pris un billet vite fait pour Mulhouse. Je trouverai bien un moyen de traverser la frontière, discrètement, pendant la nuit. Je pourrais me poser un peu en Suisse, localiser ce journaliste, et après, si tout se passe bien, direction l’Italie et ce fameux EF.

Au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient, le besoin de quitter la métropole se faisait de plus en plus pressant. Je ne pouvais plus faire un pas sans me retourner, la paranoïa commençait à me gagner, voyant ces types en noir partout. Quand j’allai chercher mon billet, le préposé, au guichet m’annonça qu’il n’y avait aucune place de libre avant 16h. Six heures à attendre, à poireauter. Impossible d’inceptionner quiconque, pour récupérer un peu de blé, la majeure partie du fric qui me restait étant parti pour le voyage. Avec la foule omniprésente et trop compacte, je me serai fait griller directement.

Je pris mon mal en patience, attendant encore et encore, déambulant dans les rues aux alentours de la gare de Lyon. Je finis par m’installer au café français, place de la Bastille. J’avais les yeux rivés sur le petit écran suspendu au-dessus du comptoir, qui ne faisait que passer en boucle les infos sur la super manif pour tous de Monsieur Gouda. Un cordon de sécurité de malade avait été déployé pour les Baraques, Erdoflan et compagnie. Durant une bonne partie du reportage, le journaliste parla d’un petit nabot qui tentait de s’incruster en première ligne (d’après ce que j’ai compris un ancien président français qui s’était fait mettre une solide chasse à la Vodka par Raspoutine lors d’un voyage en Russie).

Personne ne s’intéressait à moi, tout le monde avait les yeux rivés sur les écrans. Le peuple français se mobilisait, se battait pour la liberté d’expression et contre la haine, rassemblé derrière ces gouvernants qui se marraient comme des larrons en foire en regardant la connerie de leurs concitoyens. Je sirotai mes cafés dans le calme, observant tout l’estaminet. Je n’osai toucher à rien : ni téléphone, pas d’internet. Je suis sûr que c’est à cause de mes recherches de la veille que je me suis fait repérer par les petits copains de Lammour.

Les heures s’égrenaient, lentement. Ce fut plein de soulagement, mais également avec une forte appréhension (oui, je vous le concède, dit comme cela, ça fait un peu bizarre) que je regagnai avec hâte la Gare de Lyon. La foule se pressait dans le hall principal. Les gens étaient massés comme des moutons, épuisés par la longue marche de l’après-midi, se bousculant pour tenter d’attraper leur train.

Lorsque je passai la porte d’entrée principale, une boule se forma dans mon bide. Quelque chose ne tournait pas rond. Je n’arrivais pas à me défaire de cette sensation, je n’arrivai pas à trouver son origine et le fait de le comprendre fit s’accentuer la crise qui commençait à devenir difficilement contrôlable. Un début de crise d’angoisse, entassé dans cette masse. Je me sentis étouffé, écrasé par la foule qui se compressait de plus en plus. Impossible de bouger, de me dégager, je me sentis porté par la masse.

Je regardai autour de moi. Des types en noir, partout. Au loin, sur un point surélevé, l’un d’entre eux surveillait les allées et venues de la foule. Certains s’étaient fondus dans la foule, et semblaient chercher quelque chose, ou quelqu’un. Je tentais de baisser les jambes, de marcher sans me faire voir. Mauvaise idée, l’angoisse augmenta d’un cran. Je commençais à bousculer doucement les personnes autour de moi. Voyant mon état, la plupart me laissaient passer, le regard méprisant. Je le lisais dans leur pensée : encore un alcoolo en train de décuver. L’un des malabars se rapprochait de plus en plus de ma pauvre petite personne, et finalement, m’aperçut. Il commença à bousculer le monde autour de lui. En un rien de temps, il était presque sur moi.

Je n’eus pas le temps de réfléchir, j’inceptionnai direct les types à ses côtés :

« Hé là ! Au voleur ! Je vous ai vus ! Il s’amuse à fouiller toutes les poches ! Attrapez-le ! »

Putain, ça marchait. J’aurais jamais crû. Les gens se jetèrent sur lui comme une furie. Je profitai de l’agitation pour me barrer, ni vu ni connu. Après quelques brasses dans cette marée humaine, la foule s’espaça. Plus que quelques mètres et j’atteindrai le quai. Face à moi, un autre malabar, il ne m’avait pas encore reconnu. Un petit coup d’inception au flic à l’entrée du quai, cette fois en définissant le malabar de mafieux. En moins de trente secondes, cinq flics embarquèrent l’emmerdeur, me laissant la voie jusqu’à mon siège libre.

Le quart d’heure d’attente avant le départ fut un véritable enfer. Tassé sur mon siège, je m’attendais à les voir débarquer dans la voiture à chaque instant. Chaque ouverture de porte, chaque passage d’un voyageur me fit sursauter. Je me laissais aller uniquement lorsque le train quitta le paysage parisien et s’enfonça vers l’est.

Ce texte vit grâce à vous. N’hésitez pas à me soutenir, via un Prix Libre, selon votre choix et de le partager autour de vous. Cette histoire, encore en cours de rédaction, est placée sous licence CC BY-NC-SA.

Image de Leo Leibovici souslicence CC BY-NC-ND

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