Le projet Inception 17

Ce billet est la partie 12 sur 12 de la série projet "inception"

17 La voie est close. Elle fut faite par les douaniers. Et les douaniers la gardent.

Durant trois heures, je dormis d’un œil. Ni vraiment réveillé, ni vraiment endormi, le moindre bruit réactivait toutes les terminaisons nerveuses du Chris constamment sur ses gardes, prêt à prendre la poudre d’escampette à tout moment. Mais rien ne se produisit. Le train circula sans encombre, et j’arrivai à Mulhouse vers 19H.

Je ne connaissais pas du tout cette ville. Je n’y avais jamais mis les pieds, hormis par un passage en train, je n’avais vu que la gare. Comme à Paris, inceptionnage de quelques passants dès mon arrivée. Je me mis à chercher une carte de la région. Passer en Suisse, par un grand axe ou le train, signifiait d’office tomber sur une patrouille. Je préférais éviter de me retrouver dans cette situation, tout comme je savais que les postes frontières étaient bardés de caméras. Je n’avais pas la moindre intention de faire un petit coucou à ses malabars pour leur montrer la route que j’empruntais.

Contre toute attente, je n’eus aucune difficulté à trouver cette carte. Un petit commerce, mélangeant les articles de libraire et autres souvenirs à touristes était encore ouvert dans la grande gare de Mulhouse. Je parcourus la carte pendant un bon bout de temps, cherchant le chemin le plus discret possible. Au bout d’un temps, je me rendis compte qu’une toute petite route traversait la frontière entre Hégenheim et Allschwil. Un peu plus de trente kilomètres à parcourir selon mes calculs. Si je me mettais en route directement, et sans me planter, je traverserais la frontière vers 1h du matin. On marchera à son aise, histoire de la passer un peu plus tard dans la nuit.

Je pris un repas copieux, mangeant, pour une fois à mon aise. Je me sentais déjà plus rassuré, loin de Paris, et de la cohue des derniers jours. J’embarquais ensuite quelques bouteilles d’eau et quelques snacks, histoire de reprendre des forces durant la marche. J’aurais pu me faire conduire, comme je l’avais fait en partie pour arriver jusque Paris, mais je préférais éviter. Ces types avaient la capacité de me repérer en un claquement de doigt, autant éviter toute possibilité qui pourrait jouer en leur faveur. Et puis, on m’a toujours dit dans ma jeunesse : la marche, il n’y a rien de mieux pour la santé !

Je marchai sans rencontrer le moindre chat, la moindre patrouille de flics ou de douaniers. Bien qu’on soit près de la frontière, ils semblaient tous occupés ailleurs. Je repris confiance, marchant d’un pas plus assuré alors que je traversai les petits bourgs alsaciens : Zimmersheim, Eschentzwiller, Sierentz,… Avec mes quelques pauses, j’atteignis Hégenheim aux environs de deux heures du matin. Le village était calme, la nuit bien avancée, chaque chaumière avait toutes ses lumières éteintes. Pas une voiture ne se déplaçait. Comme si un silence de mort s’était abattu sur le village. Je continuai ma route, une petite départementale qui passait la frontière à l’extrémité sud-est du village, pour tomber sur une vision qui me glaça le sang. Le petit poste frontière, côté français était allumé. De loin, je voyais trois formes humaines s’affairer au point de contrôle.

La voie est close. Elle fut faite par les douaniers. Et Les douaniers la gardent.

Je ne sais pas pourquoi cette voie d’outre-tombe résonnait dans ma tête. Elle me faisait penser au Seigneur des Anneaux, lorsqu’Aragorn passa sous la Montagne pour attirer l’armée des morts pour la bataille de Minas Tirith. Je ne pus m’empêcher de rire intérieurement. Cela devait être nerveux. Je fis demi-tour, et m’éloignai du poste frontière, cherchant si un passage était possible sans être vu par les douaniers.

En tournant une petite demi-heure, et en observant mieux la carte, je me rendis compte que des sentiers traversaient les champs, côté français, pour terminer directement dans les quartiers isolés d’Allschwil. Je constatai, avec joie, que les chemins étaient bien cachés du poste frontière par une longue rangée d’arbres. Pas besoin de se planquer, de ramper ou quoi que ce soit ! Je n’osais y croire, traverser une frontière était donc si facile ?

La délivrance au bout du chemin. Alors que je m’avançais sur le sentier, mon cœur se mit à battre de plus en plus vite. Dans quelques minutes, la traque serait finie. Je serai hors d’atteinte pour un bon bout de temps. Après plusieurs centaines de mètres, le sentier champêtre devint goudronné, et fut entouré de petites maisons avec une architecture bâloise typique. J’étais arrivé.

Je traversais Allschwil, petite agglomération juste en dehors de Bâle pour me diriger vers la ville, gare la plus proche. C’était risqué, des douaniers et policiers français se promenaient dans la station, même si la frontière se tenait à l’écart des voies principales. Je resterais loin de là, prenant le premier train pour me barrer bien loin. Être bien loin, sur les quais suisses, me donnait plus de chances de passer inaperçu.

Il me fallut une petite heure à pied pour atteindre le centre-ville. On était toujours bien tard dans la nuit. Aucun café, aucun bâtiment ou édifice ouvert pour s’abriter quelques heures. Finalement, je poireautais derrière un petit bâtiment en préfabriqué installé sur une sortie de terrain à l’abandon, du côté de l’Oppenheimstrasse. J’attendis là grelottant dans le froid, me réchauffant comme je pouvais en tassant quelques fringues autour de moi, jusque 7h. Le trafic avait déjà repris doucement, les gens commençaient à s’entasser dans les gares pour se rendre au turbin.

Une douche, je rêvais d’une bonne douche bien chaude. Cela allait faire presque quarante-huit heures que je ne m’étais plus sous cette eau si salvatrice. Je puais la transpiration des courses poursuites, de cette longue marche. Mon corps, transi de fatigue réclamait simplement un bon jet massant. Je fus stupéfait. La gare en proposait justement dans ses services, un système de douche toilettes. En l’espace de quelques minutes, j’étais un autre homme : propre sur lui, débarassé de toutes ces émanations olfactives qui feraient même fuir un cochon. Je n’oserai pas encore dire frais comme un gardon, la fatigue commençait à prendre le dessus après cette douche salvatrice. Sur les immenses quais, j’inceptionnai quelques personnes isolées, et en un rien de temps j’avais près de deux cents francs suisses. Je préférais éviter la Western Union, pour échanger mes euros, elle se trouvait juste à côté de la douane.

Arrivé au guichet, une jolie voix me dit en allemand, puis en français : « jusqu’où désirez-vous aller ? »

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Image de Leo Leibovici souslicence CC BY-NC-ND

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