Le Projet Inception, 5-6-7

Ce billet est la partie 4 sur 12 de la série projet "inception"

Ceux qui me suivent sur Wattpad, Scribay et Atramenta ont pris connaissance du début de la prépublication du projet inception, une histoire en épisode. Initialement, je ne voulais publier sur le blog qu’une version entièrement finie et corrigée. Mais je pense que ce n’est pas une bonne solution, fermant de ce fait une possibilité de lecture en vous obligeant à vous inscrire sur l’un de ces sites. Je corrige donc le tir de suite, en vous partageant les épisodes déjà parus. Je poste un épisode tous les vendredis à l’heure actuelle. Avant de vous laisser à cette lecture, je tiens à vous rappeler deux choses: sur Wattpad, je profite pour tester au maximum la plateforme dans le moindre de ses retranchements. L’histoire est donc enrichie par des médias supplémentaires. Deuxièmement, je tiens à vous rappeler que vous pouvez recevoir tous les épisodes, en avant-première au format epub ou mobi, en faisant une donation régulière sur la plateforme Tipeee (un don maximum par mois). En participant de cette manière, vous m’aidez à ce que je puisse plus me consacrer à l’écriture. Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture!

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5 Breaking point

Cet étrange énergumène me laissa seul sur le trottoir de la petite ceinture brux’helloise. J’étais abasourdi, quelques secondes, me demandant ce qu’il venait de se produire. J’eus beau le chercher aux alentours, aucune trace de ce type bizarre. Je devais certainement avoir rêvé, rongé par la peur de mon aventure de la veille, assailli par la crainte qu’elle se reproduise. Cela ne pouvait être rien d’autre.

Quoiqu’il arrive, rien ne m’empêchera de mettre Lammour hors d’état de nuire. Il serait mon dernier test grandeur nature, mon cobaye ultime. Après, je m’occuperai de ces dinosaures partouzeurs de droite qui nous servent de gouvernement. Ces vieux monolithes vivant encore au siècle passé qui écrasent le peuple de tous leurs poids.

Je repris la route, je devais récupérer ma bagnole. Même si Bruxelles est bien desservie en transport en commun (si, bien sûr, les charmants conducteurs n’ont pas décidé de se lancer dans une opération Bière-Saucisse-Braséro, nous sommes bien d’accord), me pointer en bus au Country Club n’était pas la méthode la plus appropriée pour approcher la haute Belge. J’espérais juste ne pas tomber sur un de ces types en noir à la réception des invités.

Trop facile. Pas de semblant de skinheads bodybuildés à l’entrée. J’aurais dû me méfier. Mais toujours sur mon petit nuage, je me disais qu’il devait y avoir un chic type au-dessus de ma tête, à croire que ma prière avait été entendue.

J’inceptionnais les portiers en un tour de main, en leur suggérant que j’étais un habitué. Dès qu’un membre du club ne semblait pas me reconnaître ou se posait une question à mon sujet, hop une petite poussée dans la tête et j’étais ce brillant businessman qui avait aidé à remporter des contrats avec beaucoup de zéros à son business.

Je me fondais rapidement dans la masse. Lammour n’était pas encore présent, il devait certainement se faire mousser quelque part et arriver pile à l’heure pour bien marquer le coup. Hormis quelques discussions ci et là, la majorité de son audience se dirigeait vers ce grand salon où nous pourrions l’entendre débiter ses conneries sur le multiculturalisme bousillant l’héritage français et autres.

En me faufilant, inaperçu, je constatai la présence de plusieurs gorilles dans la salle. Ils devaient bien être cinq ou six, quoique comme ils se ressemblaient vraiment tous, j’en avais peut-être compté l’un ou l’autre deux fois. En tout cas, ils ne me remarquèrent pas le moins du monde, ce qui me mit encore plus en confiance. Je choisis une chaise dans les dernières rangées, près d’une allée, histoire de pouvoir facilement me carapater si l’opération tournait mal.

Le public, composé du gratin de la société belge, me donna envie de vomir. J’y aperçus ces grands chefs d’entreprises, ceux qui virent leurs employés à tour de bras sous prétexte de crise alors que leur salaire augmente d’année en année. Sans étonnement, je reconnus une belle partie de l’entourage de notre gouvernement : des mecs de l’extrême droite flamande, mais aussi cet avocat juif qui s’était lancé dans la politique en martyrisant les différentes communautés minoritaires. Tous les types qui insinuaient la haine, la peur et le rejet de l’autre dans le cœur de ses futurs électeurs. Le public idéal pour Lammour. Il venait boire goulûment ses paroles pour mieux les adapter au peuple belge.

Finalement, Frédéric Lammour fit son entrée, sous les applaudissements tonitruants de l’assemblée. Il était suivi de deux de ses fameux gorilles, qui se placèrent à distance sur l’estrade, prêts à bondir sur une quelconque menace. Lammour était vraiment minuscule, il devait juste dépasser un hobbit de quelques centimètres. On ne s’en rendait pas compte, installés confortablement derrière notre petit écran.

Nous eûmes droit, bien sûr, à l’habituel mot d’introduction prononcé par le fondateur du Club qui semblait honoré de sa présence (faux-cul, je sais que tu l’as invité pour la gloriole, même si tu embrasses certaines de ses idées). Ensuite, l’intervenant tant attendu se leva et s’apprêta à prendre la parole.

Je tentai une première poussée. Impossible de rentrer dans son esprit, comme avec le malabar que j’avais croisé la veille. La boule commença à se former automatiquement dans mon bide. Mais là, cette sensation horrible s’immisça bien plus vite en moi. Je retentai, encore et encore, tout en luttant contre la nausée qui montait crescendo. Rapidement, les gorilles s’activèrent et se mirent à scruter la salle. Et d’un coup, son regard se tourna vers moi et ne me lâcha plus. Ses yeux dénués de toute émotion rencontrèrent les miens. Lammour, par je ne sais quel sortilège, m’avait repéré. Impossible de détourner les mirettes, j’étais comme figé sur place.

Je n’arrivais plus à bouger, comme si une force invisible m’empêchait tout mouvement. Avec terreur, je ne pus que constater que deux des gorilles se dirigeaient vers moi. L’un d’entre eux beuglait quelque chose dans une langue qui m’était inconnue dans un petit micro planqué dans la doublure de son costard.

J’étais pris au piège. Mon pouvoir avait disparu. J’avais beau essayer de pénétrer l’esprit de qui que ce soit, je me retrouvais face à un mur. Pire, j’eus la nette impression que mes tentatives d’inception se retournaient contre moi. Mes essais de manipulation me revenaient dans la tête comme un écho, et j’eus de plus en plus de mal à ressentir l’espace environnant.

L’arrosé devenu arroseur, quant à lui, ne détournait pas son regard. Je le sentais comme un poids m’écrasant la boite crânienne, prêt à la défoncer pour en extraire je ne sais quoi. Je ne sais pas combien de temps je subis cette pression, il me sembla une éternité.

Finalement, les deux malabars arrivèrent à ma hauteur. Ils me demandèrent, d’un ton extrêmement grave et menaçant, de quitter la salle et de ne pas faire d’esclandre. Je ne bougeai pas d’un iota, à vrai dire, je pense que la force qui m’assaillait y était pour quelque chose. Aucun son ne voulut sortir de ma bouche bien que je tentai de baratiner quelques mots.

Au bout d’une longue minute, les deux gaillards, visiblement excédés par mon inaction, me prirent par les bras et me tirèrent hors de la salle, dans un couloir de service. J’ai du mal à me rappeler les murs. Je ne voyais que le sol, qui n’était que du béton armé recouvert d’une sorte de laque. Le lieu était faiblement éclairé par des petites lampes qui pendaient du plafond, donnant à ce passage un air plutôt lugubre. Hormis nous trois, il n’y avait pas un chat.

Quelques secondes après que la porte du couloir de service se fut refermée derrière nous, la salle retrouva sa plénitude et Lammour commença à déblatérer son discours. Un bonjour, suivi d’une salve d’applaudissements. Je profitai de la cohue pour essayer de me débattre. J’avais à peine tenté de bouger un bras que je sentis un coup me vriller les côtes. La douleur était si forte que ma vision se troubla quelques secondes. Mes jambes arrêtèrent de me soutenir. Me voyant défaillir sous un simple coup de poing, les deux malabars se mirent à rire. L’un deux me parla, avec un accent qui prouvait bien que le français n’était pas sa langue natale :

« On fait moins le malin, maintenant, monsieur le comique ! »

Un deuxième coup me transperça. Je ne pus me retenir, le contenu de mon estomac remonta. Une partie de ce beau dégueulis jaune-orange éclaboussa le type qui venait de me parler. Son regard devint complètement fou, et son poing alla se fracasser en plein milieu de mon petit nez tout chétif. Je sentis les os se craquer sous l’impact puis un liquide chaud et visqueux commença à dégouliner de mes narines.

« Dummekopf ! »

Une pluie de coups s’abattit sur moi. De l’allemand. Ces types étaient allemands. Pour quelle raison Lammour s’était-il entiché d’un service de garde étranger, surtout lorsqu’on aligne des discours sur la France profonde et véritable ? Mon esprit se troubla par la suite, je n’arrivais plus à émettre la moindre pensée cohérente. Ils s’acharnèrent sur mon pauvre petit être allongé sur le béton. Les coups de pieds atterrissaient dans mes côtes, se succédant pendant un bon bout de temps. En plus, je les entendais se marrer. Un punching-ball vivant, voilà ce que j’étais devenu. Je n’arrivais pas à piper le moindre mot, à faire quoi que ce soit, sinon prier qu’ils s’arrêtent. Je n’avais jamais été battu de la sorte. Je m’étais bien pris quelques roustes, étant gamin, mais rien de comparable au déluge de coups actuels. Au bout de quelques minutes qui me semblèrent une éternité, ils se lassèrent. Les deux malabars me soulevèrent et me tirèrent vers le fond du couloir.

Ils me traînèrent quelques mètres comme un vulgaire sac à patate, comme on dit par chez moi. J’essayais une dernière tentative de manipulation mentale. Toujours ce mur, toujours cette sensation qui me prenaient aux tripes. Ils avaient bien capté mon petit manège et l’un deux me parla d’un ton plein de mépris :

« Tu n’as toujours pas compris ? Arrête ton cinéma ! »

Il clôtura son monologue en m’envoyant un dernier direct dans l’estomac. J’abdiquai. Je ne pouvais rien faire. Le moindre pet de travers signifiait une pluie de coup. Voyant ma résignation, ils semblèrent satisfaits et se remirent à me tirer.

Nous étions plus ou moins arrivés au milieu de ce couloir lorsqu’un coup de feu retentit dans la salle de réception.

6 ça sent le pâté (désolé pour les amateurs de ce truc bizarre)

Une foule qui hurle de peur, ça cause un tintamarre du tonnerre. Ici, les snobinards s’en donnèrent à cœur joie, poussés encore plus par la frayeur de froisser leur costard Armani. Mais leurs cris ne furent cependant pas suffisants pour couvrir le bruit d’une deuxième détonation. Les deux malabars se regardèrent, l’un d’eux vociféra quelques mots en allemand. Le second sortit un flingue et se rua vers la salle, arme au poing.

Le mec resté à côté de moi semblait déstabilisé. C’était peut-être ma seule chance. Une fois la porte refermée derrière l’autre armoire à glace, je tentais une ultime poussée.

« Des joueurs de Water-polo blacks et gays ont interrompu la réception. Ils voulaient marquer le coup en « enculant du nazillon ». Alors qu’ils s’apprêtaient à me déchirer le caleçon, tu m’as extirpé de leurs vilaines griffes et m’as extrait vers ce couloir. Tu es en train de me porter pour que je puisse m’échapper et alerter les secours. »

Bingo ! Fini le mur infranchissable ! Le mec, désarçonné, avait baissé sa garde. Son esprit entre mes mains, je ne mis qu’un instant pour lui remplacer le dernier quart d’heure de sa vie. Il me prit par les épaules et me porta jusqu’au bout du couloir. La porte qu’il ouvrit déboucha sur l’entrée de service du Club, attenante à une petite rue du quartier. Une dernière poussée, pour qu’il oublie mon ultime tour de force et je fus enfin débarrassé de ses vilaines pattes.

Je m’éloignai de cette entrée, tant bien que mal, dans le cas où le type retrouverait subitement la mémoire, et partis dans la ruelle. Je déambulai dans le quartier, sans trop bien savoir où j’allais, encore sonné par la mésaventure que je venais de traverser. Après quelques tâtonnements dans ce quartier résidentiel hautement huppé, je trouvais une entrée d’un parking en sous-sol. L’endroit idéal pour reprendre mes esprits sans être aperçu par quiconque passait en voiture.

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Je visualisai la dernière demi-heure dans ma petite caboche. Toute cette histoire s’était déroulée en un clin d’œil. Mais en fin de compte, tout s’embrouilla dans ma tête. Je ne savais plus quoi penser. Toutes mes certitudes, ce sentiment de puissance, avec mon don, s’étaient envolées en l’espace de quelques instants. Après avoir repris mon souffle, je voulus constater les dégâts. J’étais dans un sale état. Mon joli costume du dimanche était déchiré à plusieurs endroits et parsemé de taches de sang et de dégueulis. Pareil pour ma belle chemise, dont le blanc n’était plus qu’un lointain souvenir.

J’effleurai ensuite mon visage tuméfié avec mes doigts. Ce boche ne m’avait vraiment pas raté. Le pire restait les côtes. J’avais l’impression qu’un rouleau compresseur m’était passé dessus. Le plus petit mouvement amplifiait la douleur, je devais me retenir de crier dès que je bougeais le moindre centimètre. Je ne pouvais cependant pas moisir ici. Je n’avais pas envie de retomber sur ces skins en costard, et s’ils se mettaient à me courser et m’attraper, je n’osais imaginer ce qu’ils me feraient subir.

Je dus m’y reprendre à plusieurs reprises pour arriver à me relever. Chaque fois que je posais le pied sur le sol, j’avais l’impression de recevoir un coup de masse dans le crâne et ma vision se troublait un micro-instant. Je fis quelques tours et détours pour retrouver la rue du Country Club. Ma voiture étant garée non loin de l’entrée, je tentais de reprendre une certaine contenance pour ne pas attirer les regards sur ma petite personne.

Des gyrophares retentirent et se rapprochèrent de plus en plus de ma position. J’étais vraiment un imbécile. Comment récupérer ma bagnole, dans cette tenue, alors que des coups de feu venaient d’être tirés dans le quartier ? Si le sniper avait réussi à s’échapper, les flics auraient placé des barrages partout. Inceptionner un type, ça va, mais plusieurs… Je n’y arriverai pas. Je décidai d’avancer, prudemment, histoire d’évaluer la situation. Si ça tournait au vinaigre, je retournerais me planquer dans cette entrée de parking, en croisant les doigts que personne ne se balade dans le coin.

La rue était baignée par ces lumières bleues qui pulsaient dans la nuit. Devant le club, il y avait trois bagnoles de flics. Deux poulets faisaient le pet à l’extérieur, les autres semblaient être rentrés dans le bâtiment. Je devais cependant passer près d’eux, pour récupérer ma voiture. Je traversais la route, pour foutre le plus de distance entre eux et moi. Garder une allure correcte, malgré la douleur, me faisait puiser dans mes dernières forces. J’avais peur comme jamais. Je ne sais pas comment j’arrivais à mettre un pied devant l’autre, j’avais constamment l’impression que mes pieds allaient se dérober tant la panique avait transformé mes jambes en castagnettes. Mais les poulets semblaient ne pas faire attention à moi, trop occupés à discuter avec les quelques quidams en état de choc qui sortaient du bâtiment. Encore une trentaine de mètres et je serai suffisamment loin de leur champ de vision.

J’y étais presque. La délivrance, au bout de quelques mètres. Comme si je traversais un long tunnel sombre et qu’à la fin de celui-ci une lumière chaleureuse était prête à m’accueillir. Alors que le calvaire touchait à sa fin, un cri retentit derrière moi.

« Là, c’est ce type ! Attrapez-le ! »

D’un coup, les flics tirèrent leur arme et se mirent à me courser. J’osais me retourner une fraction de seconde, la voix appartenait à l’un de mes tortionnaires, celui qui s’était barré à cause du coup de feu. Il accompagna les poulets dans leur course. Putain, si près du but. J’accélérai la cadence comme jamais, hurlant presque à chaque pas, tellement la douleur me lançait. Malgré la souffrance, il me semblait que jamais je n’avais sprinté aussi vite de ma vie. J’avais l’impression que ma tête allait exploser sans crier gare.

« Arrêtez-vous, première sommation ! »

J’ignorai l’ordre du flic, continuant dans ma folle lancée sans jamais jeter un coup d’œil dans mon dos. Ils allaient bien plus vite que moi, c’était certain, des types surentraînés. Moi, je n’avais plus mis les pieds dans une salle de sport depuis l’école. Si je me retournais, c’en était d’office fini, je ne sais pas ce qu’on ferait de moi. Les flics à la limite, il y aurait moyen de leur échapper, mais les boules de billard semblaient hyperbalèzes, immunisées à ma capacité et ils n’avaient vraiment pas l’air d’être des petits rigolos.

Je les sentais se rapprocher, les bruits de leurs pas m’étaient de plus en plus perceptibles. Je voulais accélérer, mais je n’y arrivais pas. Je n’en pouvais plus. Ce serait bientôt la fin. Dans quelques mètres, je me ferai plaquer au sol et menotter comme un vulgaire malfrat. Putain, je n’avais rien fait de mal ! Je souhaitais seulement rendre ce monde meilleur, plus beau. Et si, au final, les ténèbres étaient plus fortes ? Que tous les types comme moi, qui tentaient de changer le cours des événements se faisaient descendre, ou pire ?

Sans crier gare, une bagnole de flic déboula dans la rue face à moi, et stoppa net. Deux poulets sortirent et me mirent en joue, bien planqués derrière leur portière, comme dans les films d’action. Comme si j’allais leur tirer dessus. Je n’ai jamais fait de mal à une mouche, je ne suis même pas armé ! Ne sachant que faire, je regardai autour de moi. Heureusement, à gauche se trouvait un petit chemin pour les piétons, juste quelques mètres devant la voiture. Les boulets s’étaient arrêtés trop tôt.

Sans réfléchir, j’effectuai un virage à quatre-vingt-dix degrés et m’engouffrai dedans. Mes poursuivants, quant à eux, stoppèrent leur course. Alors que je continuais à sprinter comme un dératé, j’entendis derrière moi qu’ils se demandaient où j’étais passé. Le malabar hurlait sur les flics, les traitant de crétins. Je persévérai dans ma folle échappée, n’osant pas ralentir. Après quelques sinuosités, le sentier repartait en ligne droite et là je stoppai net. Le mystérieux Emmet Brown, toujours dans le même accoutrement, se tenait là face à moi. Il me regarda d’un air sévère, puis se détourna, me laissant seul dans cette petite ruelle Uccloise.

7 Le pâté se transforme en petit tas brun malodorant.

Qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre là ? Était-ce lui qui m’avait sorti de ce mauvais pas ? Et pourquoi avait-il disparu si subitement ? Je n’osais pas l’appeler, de peur d’être repéré par la flicaille qui devait rester dans les parages. Quoi qu’il en soit, je me retrouvai seul dans ce dédale de ruelles, ma voiture hors d’atteinte, avec un look de zombie niveau dix. Comparés à ma tronche, les morts vivants de Walking Dead font figure de petits poneys multicolores. J’attirerai l’attention sur moi dès qu’un passant croiserait ma frêle silhouette. Je n’étais pas dans la merde.

Je regardai mon smartphone. 21h14. Toute cette galère, de l’entrée de Lammour jusqu’à maintenant, n’avait même pas duré une heure. Pourtant, cette folle cavalcade m’avait paru s’éterniser depuis des éons. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire ? Attendre que ces flics décampent pour aller rechercher la bagnole ? Venir la reprendre demain ? Et dans ce cas-là, comment rentrer chez moi ? Putain, pourquoi s’était-il barré l’autre blaireau, il aurait pu me dire quoi faire plutôt que de me laisser en plan !

J’étais pris dans un maelström de sentiment : la colère et l’impuissance me submergeaient alors que je ne voyais aucune issue à mon problème. Je me mis à trottiner, bien décidé à rattraper ce type à moitié à poil. J’eus beau chercher, impossible de lui mettre la main dessus. Envolé, comme plus tôt en cette fin d’après-midi. Merde !

Déconcerté, je contemplais mon téléphone. J’avais un furieux besoin d’aide. Mais qui pourrais-je bien appeler ? Pas Marie, elle ne pourrait pas venir avec les enfants. Si elle m’entendait maintenant, avec une voix à faire peur suite aux coups subis et mes angoisses soudaines, elle se mettrait à paniquer. Et il en était hors de question. J’ai toujours laissé Marie et les gosses en dehors de mon utopie. Mat ? Certainement en train de picoler devant sa console ou un de ses autres jeux en ligne, il ne répondra pas.

Je me rendis compte qu’à force de manipuler les subconscients, à toujours opérer en secret sans ne m’être jamais confié à quelqu’un m’avait quand même bien desservi. Tout en faisant défiler la liste de contact, je me fiai à l’évidence : je ne pouvais compter sur personne.

De plus en plus désemparé, je pris un numéro au hasard. Greg. C’était un chouette gars, toujours prêt à rendre service. Je suis sûr qu’il m’aidera, au pire, j’effectuerai un petit nettoyage dans sa caboche par après. La sonnerie émit deux fois, puis il décrocha.

« Putain, Chris, mais qu’est-ce que tu fous ?

— Greg, je suis désolé, mais je suis vraiment dans la merde. J’ai…

— Ha ça oui, je le vois bien. Tu passes en boucle aux infos, me répondit-il.

— Quoi ? Comment ça ?

— Tu es recherché pour tentative de meurtre sur Lammour. Il y a une vidéo où on te voit en train de lui tirer dessus. Les images n’arrêtent pas d’être rediffusées sur toutes les chaînes. Et sur le net, je ne te raconte pas comment ça jase. La twittosphère se lâche, certains ricanent, d’autres te traitent de tous les noms pour l’avoir loupé. »

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Mes jambes défaillirent, j’échouai à même le sol. Je ne comprenais absolument plus rien. Les larmes me montèrent au visage pendant que Greg scandait mon nom pour voir si j’étais toujours au bout du fil. Je tentai de me ressaisir, de le convaincre que je n’y étais pour rien. L’inception, au téléphone, ça ne fonctionne pas. Je dois avoir un contact visuel.

— Greg, ce n’est vraiment pas ce que tu crois. S’il te plaît…

— Ne dis plus rien. De toute façon, je n’ai jamais pu encadrer ce mec. Mais sérieux…

— Je te jure, je n’y suis pour rien.

— Ok, Ok je te crois ! Dis-moi où tu es je viens te chercher.

— Je ne sais pas, je suis coincé dans une petite ruelle d’Uccle. J’imagine pas très loin du club.

— D’accord. Je vais t’attendre Rue Boetendael. Ce n’est pas très loin du square des Héros, dans ce quartier-là. La rue est assez discrète, il y a assez peu de passage le soir. Tu penses que tu pourras aller jusque-là ? J’y serai dans une demi-heure. D’ici là, tiens-toi à carreau. Si à onze heures je ne te vois pas et que je n’ai pas de nouvelles, je décampe.

Il raccrocha. Et moi, je restai là, à genoux dans cette petite ruelle. Le monde s’écroulait autour de moi. Impossible de me relever. Je ne pigeais plus rien. Toute cette histoire ne pouvait être qu’un coup monté, ce n’était pas possible autrement. Je n’ai jamais tenu une arme en main de ma vie, j’ai les flingues en horreur. Sans crier gare, le téléphone sonna. Marie. Qu’est-ce que je pourrais bien lui dire ? Je ne répondis pas. Le maudit appareil recommença illico son tintamarre, bien décidé à réveiller tout le quartier et annoncer ma présence dans le coin. Je le mis sous silencieux. Soudain, j’entendis des bruits de pas derrière moi. Si c’étaient des flics, ou ces types en noir, j’étais marron. Je me remis en route, tant bien que mal.

Je me repérai facilement au bout de la ruelle. Avenue de Fré. Selon mon estimation, le square devait se situer à moins d’un kilomètre. J’évitai au maximum les sources de lumière histoire de ne pas être trop visible. Le moindre bruit me faisait sursauter, je cherchais une planque dès qu’un vrombissement de moteur rugissait dans la nuit. Le téléphone, quant à lui, n’arrêtait pas de danser sa samba vibratoire dans ma poche ! Je fis pas mal de détours pour éviter au maximum de rester sur cette avenue, un grand axe du sud de Brux’hell.

J’exprimai un soupir de soulagement lorsque j’atteignis cette petite rue où Greg m’attendait. Je fus encore plus apaisé quand je le vis sa bouille sortir de sa bagnole.

« Ouch, t’es vraiment dans un sale état ! »

Il regarda un peu mon visage et constata l’étendue des dégâts. Il ne semblait pas trop optimiste, mais il enchaîna rapidement sur un autre problème.

« Il y a des flics partout sur les grands axes. Désolé mon gars, mais tu devras te cacher dans le coffre. Où est-ce que tu veux que je t’emmène ?

— Chez moi. Je n’ai nulle part ailleurs où aller.

— T’es quand même conscient qu’avec ta tronche placardée partout sur le net et à la télé que les flics débouleront chez toi en un rien de temps, si ce n’est déjà fait ?

— Je dois voir Marie. Je dois lui dire ce qu’il s’est passé, que rien ne s’est passé comme annoncé par la presse. Je ne peux pas rester comme cela, je dois prendre des fringues. Ensuite, j’aviserai.

— Je ne dis pas le contraire, tu fais vraiment peur à voir. Tu devrais d’ailleurs voir un toubib de toute urgence. »

Il se tut quelques instants, réfléchissant à la marche à suivre, puis reprit.

« Écoute, je vais me garer dans une rue près de chez toi. Si les flics sont déjà sur place, on avisera à ce moment-là. Prends ce que tu as besoin, puis on décampe. »

Son plan m’allait, et je hochai la tête en guise d’accord. Il me mit dans son coffre puis démarra la voiture en un quart de tour. Pendant le trajet, je n’arrêtai pas de ressasser tous les événements de la soirée. J’essayais également de trouver des mots pour tenter de rassurer Marie. Mais à mon grand désespoir, rien ne vint.

Au bout d’une demi-heure, la voiture s’arrêta. Greg, tout en m’aidant à sortir du coffre, me débriefa sur ce qu’il avait constaté en arrivant.

« Je suis passé devant chez toi, il n’y avait pas un chat, pas de signe de flics. Mais bon, je ne suis pas pro en filature. Je t’attendrai ici, pendant une demi-heure. Si d’ici là…

— Oui, je commence à connaître. Merci en tout cas.

Poser le pied sur le bitume me causa une souffrance atroce, comme si une décharge électrique parcourait tout mon être, des pieds à la tête. Une fois les grimaces de douleurs estompées, je pris mon courage à deux mains et commençai à me diriger vers ma petite chaumière. Greg me fit un sourire amical et retourna s’asseoir au volant. J’avançais, les genoux tremblants, dans cette rue si familière, qui avait abrité ma chère famille depuis si longtemps. Les larmes me montèrent au visage. Je ne savais toujours pas ce que j’allais dire à Marie…

Je tiens à remercier Lionel Dricot pour avoir donner ses traits au personnage de Chris.

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Image de Nitram242 sous licence CC BY

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