Mais où est passé Greg, le semeur de graines?

Initialement, ce texte ne devait pas être publié. Je l’ai écrit principalement pour moi, pour mieux comprendre ce qui m’arrive. Mais depuis qu’un certain premier ministre souhaite limiter les allocations d’invalidité pour burn-out à deux ans maximum, je me dis que je devais partager mon expérience.

Je viens de me poser devant mon traitement de texte, et rien que de le faire, cette boule familière se reforme dans mon ventre. Mais ce que je m’apprête à écrire est nécessaire. Pour moi, pour comprendre comment j’en suis arrivé là. Peut-être pour d’autres aussi, qu’ils comprennent pourquoi je suis passé complètement en mode silence. Je sais que ça va me demander beaucoup d’énergie, alors que j’en ai si peu. Je dois poser par des mots ce qu’il m’arrive depuis quelques temps.

Ces derniers mois, et encore plus ces dernières semaines, je n’arrive plus à fermer les yeux sans voir notre monde sombrer. Et je reste comme paralysé. Le feu de la colère brûle en moi, mais reste enfermé par cette anxiété qui paralyse tout mon être. Des tas de pensées, des remises en question constantes occupent de plus en plus mon cerveau. Et cette question qui revient sans cesse : Où est passé Le Greg, le semeur de graines ? Où est passé Greg, qui malgré la noirceur du monde, restait optimiste et plein d’espoir pour une société plus juste et meilleure ?

En octobre 2025, l’équilibre mental que j’arrivais à maintenir a commencé à se fissurer. Trop de pressions de toute part, trop d’anxiété latente dans mon être, le deuil de mon père que j’ai éclipsé, en me noyant dans le boulot. Mon médecin me propose de m’arrêter pour que je me pose un peu. Mais je refuse : si je peux me tenir devant un pc, je suis capable de travailler. Il a cependant imposé une médication, pour éviter que je plonge. Je réduis mes activités au minimum, déjà ralenties, hors travail alimentaire.

Cela n’est pas suffisant. Après mes 8 heures de travail, je m’écroule dans le canapé, profondément épuisé par le stress et l’anxiété. Et les douleurs aussi. Tellement crispé que le corps se raidit totalement provoquant des douleurs dans mes muscles et au niveau du cœur. Je continue, malgré tout, le boulot, jusqu’en mars 2026.

Elle fait son grand retour en mars, sans crier gare, me rongeant complètement de l’intérieur, ravageant tout sur son passage. L’Angoisse. On est un lundi matin, pris entièrement de panique, arrivant à peine à respirer, plus ces nausées et vomissements qui vont avec. Je demande à mon employeur de prendre un jour de maladie sans certificat. Pas possible, donc rendez-vous chez le médecin. J’accepte un certificat que d’une semaine pour éviter qu’un de mes collègues se retrouve seul face à une charge de travail monumentale. Et bien que je me repose pendant cette semaine, L’Angoisse reste là, tapie. Elle a réussi à revenir, bien décidée à rester.

Reprise du boulot. J’arrive tant bien que mal à exécuter mon taf. Je reste dispo, en plus de gérer mes directs, pour notre stagiaire et une aide du Luxembourg afin de les former. Les douleurs sont constantes, je suis épuisé, je sens cette anxiété ininterrompue, grimpant à chaque message ou coup de téléphone, mais je tiens bon.

Lundi suivant. Avant de commencer à bosser, je dois aller déposer le fiston qui part en voyage scolaire. Des tas de gosses, de parents, et un brouhaha incommensurable.Je vois aussi l’horloge qui tourne, le car tardant à partir. Je risque d’être en retard au taf. Situation parfaite pour Elle. Je La sens grandir en moi. Je rentre dès que je peux, prise de Diazepam pour tenter de baisser le bazar et j’allume mon pc de boulot. Mes collègues sont en appel et m’ajoutent quelques instants après. “Greg, tu ne peux plus continuer comme cela”. J’acquiesce, tant bien que mal. Pour moi, c’est un échec. J’éteins l’ordi, et le médecin me reçoit le lendemain. La sentence tombe : « Tu ne peux plus continuer comme cela ». Arrêt : Burn-out provoquant un retour de mon état anxio-dépressif.

Je rentre à la maison, je m’écroule. Je me coupe de tout. Plus de réseaux sociaux (bon, j’y allais déjà plus des masses), une présence moindre dans ma communauté, l’annonce de l’arrêt des streams jusqu’à ce que j’aille mieux. Je dors beaucoup. Mais la moindre contrariété, la moindre question demandant un choix et Madame Angoisse reprend le contrôle. Je demande à ne plus être dérangé. Je m’isole. Et je dors. Je n’arrive pas à poser de mots, même jouer me demande une énergie que je n’ai plus. Je me retrouve à jouer à un Gacha sur mon téléphone #badidea.

Les certificats s’enchaînent. La moindre obligation, même le simple fait de me dire que je dois prendre une douche provoque des nausées jusqu’à en vomir. La moindre tâche est une lutte. On augmente les doses de médocs. Retour en thérapie avec le psychologue qui m’avait accompagné en 2019. Mes consultations se passent par téléphone. Heureusement. Impossible de mettre le nez dehors. Le moindre bruit me fait trembler. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que j’aurais accepté à distance si cela aurait été quelqu’un d’autre. Besoin de voir la personne, savoir à qui j’ai affaire au début. Pour ce coup-là, je me dis que j’ai un peu de chance.

Pour les contrôles médicaux, que ce soit chez mon médecin qui me suis depuis des années, ou les contrôles de la sécurité sociale ou de mon assurance, c’est autre chose. Dès que la date d’un rendez-vous approche, l’anxiété augmente de plus belle. Ma compagne doit m’accompagner. Les voyages dans les transports en commun sont un véritable calvaire, au point que je doive mettre un casque pour m’isoler alors que ma compagne est juste à côté de moi.

Chaque fois que j’ai l’impression que la tempête se calme un peu, que je pense que je pourrai reprendre tout doucement le cours de ma vie, un point noir se pose sur moi et La relance. Chaque petite tuile ou augmentation de la charge mentale et je suis reparti pour un tour.

Néanmoins, au fil du temps, je progresse. J’arrive à sortir un petit peu, si je ne dois pas subir trop d’interactions sociales. Tout doucement, j’arrive à rejouer un peu, sur des jeux ne me demandant pas trop de concentration. Je me mets sur mon discord communautaire, en vocal, de temps en temps quelques heures, mais uniquement pour un cercle très restreint de personnes. Mais je n’arrive toujours pas à poser des mots, à lancer un stream. Et chaque activité vide complètement mes batteries (toujours le cas à l’heure où j’écris ces lignes).

La première fois où je me suis posé la question « mais où est passé Le Greg » était à un spectacle. Une artiste que je suis depuis un bon moment, principalement pour son combat, que j’admire beaucoup : Florence Mendez venait à 500 mètres de chez moi. C’était pas évident. Salle bondée, énorme chaleur et un bruit intenable. Le spectacle a du retard (problème d’ascenseur coincé), j’hésite à rentrer chez moi plusieurs fois. Ça démarre enfin ! Elle montre son humanité et ses convictions dès les premiers mots. Deux ou trois semaines après, de nouveau pris d’Angoisse, cette question passe au second plan. Mais la graine est plantée dans mon esprit.

L’été passe, en dent de scie. Par moment, je pense que je pourrai reprendre le travail partiellement. Quelques jours après, c’est la Bérézina, je suis incapable de faire la moindre activité. Par moment, des idées noires reviennent, fugaces. Mais elles ne restent pas. Pour la première fois, je ne me sens pas seul. Le fait de penser à mon fils aussi chasse directement ses idées nauséabondes.

Maintenant, je me sens entouré, soutenu. Et souvent, je m’en veux de donner un tel poids à la femme qui partage ma vie. Je ne voulais plus dépendre de quiconque, je ne voulais plus être un poids pour mon entourage. Ils ont déjà assez donné comme ça. C’est une des raisons pour lesquelles je me suis éloigné de ma famille aussi. Surtout, et je ne leur en veux pas car cela part d’une bonne intention, mais m’entendre dire : “tu devrais faire tel ou telle chose”, ne faisait qu’accentuer mon mal-être et augmentait le poids de ma charge mentale.

Mon médecin souhaitait également que je revoie un psychiatre. Douche froide. Mon passé fait qu’hormis mon psychiatre principal, tous les autres jouaient à l’apprenti chimiste en me gavant de médocs de toutes sortes et ont provoqué une dépendance au Temesta pendant bien longtemps. Je ne voulais pas non plus qu’avec un changement de médication mes facultés cognitives s’en trouvent encore plus touchées. Et puis, pour moi, c’était comme recommencer à zéro. Comme si tout le travail que j’avais accompli adolescent et jeune adulte n’avait servi à rien.

Finalement, on s’est mis à chercher un médecin-psychiatre. Mais là encore, la recherche s’est avérée difficile. Avec l’explosion des burn-out et autres problèmes de santé mentale, ils étaient tous surbookés ou ne prenaient pas de nouveaux patients. On finit par en trouver un, pas trop loin de la maison, seul problème, mon premier rendez-vous n’aura lieu que fin novembre.

J’avoue que, par bien des moments, je désespère. Je le pensais déjà depuis quelques années, mais cette idée devient de plus en plus réelle : mon Passager Noir et sa comparse Madame Angoisse risquent de se tapir dans un coin de mon esprit jusqu’à la fin. Et c’est peut-être à cause de cette peur que je me suis épuisé à la tâche pendant bien longtemps, pour éviter d’y penser et de leur laisser la moindre place.

Depuis fin août/début septembre, je recommence à lire les actualités et à être sur les réseaux sociaux, juste pour m’informer. #AnotherBadIdea? Je me suis toujours intéressé à la politique, aux problèmes de société, à l’actualité en général. En même temps, ça fait partie de mon métier. Souvent déjà, je me mettais en retrait de ces médias anxiogènes. Ils ne font que montrer les monstres au lieu des victimes, ils montrent les casseurs mais passent sous silence les revendications légitimes des peuples en souffrance.

Avant ma coupure en mars, le monde était déjà polarisé. Maintenant, la polarisation est poussée à l’extrême. Les partis anti-démocratiques s’imposent partout, les conflits armés sont de plus en plus intenses. Et les gens, abreuvés de médias détenus par des milliardaires, deviennent de plus en plus inaptes à penser par eux-mêmes tant ces merdias les bombardent d’idées ne servant que leur propre intérêt. Un brainwashing constant. De parfaites marionnettes, incapables d’argumenter, n’ont qu’une solution : intimider, menacer, harceler des personnes qui pourtant se battent pour leurs droits et essayer de leur faire un tant soit peu ouvrir les yeux.

Le feu de ma colère s’enflamme donc de nouveau. Ma soif de justice sociale, d’une société humaine et solidaire refait surface. Elles n’étaient jamais réellement parties : elles étaient juste endormies. De temps en temps, je bafouillais quelques mots puis je me disais que ça ne servait à rien de poster. Que je ne prêcherais que des convaincus et ne ferais que me répéter. Et pire de tout, des avertissements que j’avais écrits, que ce soit par des histoires ou des billets de blog, se concrétisent sous mes yeux. Les questions que j’énonçais au début de ce texte ont commencé à accaparer une grande partie de mes pensées.

Où est le Greg le doux rêveur ? Où est le Greg qui levait le poing, qui participait aux mouvements, manifestations ? Où est le Greg qui écrivait qu’un monde meilleur était possible ? Où est passé le gars qui se battait pour plus de transparence, d’éthique et pour le partage des connaissances et une culture/informatique libre ? Et surtout, est-ce qu’un jour, il arrivera à revenir ? Parce que ce Greg-là me manque. Et je sais qu’il manque à d’autres également. A cette petite dame de mon quartier, qui me demandait quand est-ce que je reprendrais ma plume. A ceux qui me demandent quand est-ce que ma prochaine histoire sera disponible. A chaque question de ce type, une tristesse m’envahit et cela bien avant que l’équilibre se soit fissuré.

Il est temps que ce Greg revienne. Mais je pense que, pour cela, je vais devoir faire un gros boulot sur moi. Et revenir en arrière, sur ces dernières années qui ont littéralement étouffé une partie de moi-même. Cela va me prendre du temps, beaucoup d’énergie. Déjà rien que écrire ces lignes m’ont pris plusieurs matinées, suivies de longues siestes tant je puisais dans mes batteries. Je continuerai à me battre. Des tas d’idées en têtes, des tas de projets que je souhaite réaliser. Je sais que je tomberai encore quelque fois. Mais ça prendra le temps qu’il faudra.

Image de zhrefch sous licence CC-0


Ce billet et ce blog vivent grâce à vous. N’hésitez pas à me soutenir, que ce soit avec un Prix Libre, et en partageant ce billet autour de vous. Vous pouvez également me suivre sur les réseaux sociaux (pas de post à outrance, j’y vais très peu) ou sur Twitch.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.